Alors voilà, l'autre jour (vendredi pour être précis) mon pote informaticien est venu, comme presque tous les vendredis, boire sa bière, rouler son joint rouler des pelles rouler des mécaniques, et on a passé le temps à se raconter comment le monde serait tellement mieux si on nous écoutait, à nous, les damnés de la terre.

Parfois, je me demande quel âge on a.

Donc j'ai commencé par moi, puisque c'est mon frigo qui a rafraîchi sa bière. Et je lui ai raconté comment, à l'usine, on a passé tout l'été à embaucher à 6 heures (au lieu de 7h30 habituellement).

- Ah, c'est chouette, qu'il a dit, vous aviez des horaires d'été ? C'est super pour aller à la plage, non ?

- Oui, oui, fis-je, goûtant modérément le trait d'esprit (car il n'y a pas de plage par chez nous).

- Il fait donc toujours aussi chaud sous la tôle ?

Ben oui. La tôle, c'est ce qui habille notre bâtiment. Et sous la tôle, l'été, ça chauffe.

Pour nous éviter d'avoir trop chaud, la seule solution qui ait été trouvée, c'est de nous faire embaucher une heure et demi plus tôt le matin, à la fraîche. Respect du temps de travail oblige, on débauche également une heure et demi plus tôt, sous le cagnard. Sauf ceux qui restent travailler plus que de raison, histoire de faire quelques heures supp', améliorant le SMIC mensuel qui nous est généreusement octroyé même si, contre toute attente, des ouvriers qualifiés devraient être un peu mieux payés que des manœuvres.

(Oui, la lutte des classes existe aussi entre infortunés du même monde)

Mais comment se fait-il qu'en 2017, après l'élection d'Emmanuel Macron, il fasse toujours aussi chaud dans les usines ?

A l'inverse des prisons (où il fait chaud aussi paraît-il l'été, même s'il y a peu d'échos à ce sujet – on parle déjà peu des ouvriers, ce n'est sûrement pas pour parler des taulards), notre usine ultra-récente a été construite en exploitant à outrance tous les moyens et ressources offerts par la technologie moderne : le photocopieur.

Il s'en est passé des choses depuis Xerox et Palo Alto, les architectes spécialisés dans la construction d'ouvrages de sueur labeur savent en tirer parti : quand ils engrangent la commande d'une nouvelle usine, ils prennent les plans de l'usine construite l'année d'avant (s'il s'agit d'un cabinet absolument dé-bor-dé), ou construite quelques années avant (s'il s'agit d'un cabinet pas du tout dé-bor-dé), ils modifient deux ou trois cotes sans importance, passent le plan à la photocopieuse et ressortent un plan tout beau tout neuf, pour une usine également flambante neuve. Copie presque conforme du modèle érigé naguère.

Vous ne me croyez pas ? Vous avez raison, j'exagère un peu. Mais renseignez-vous sur la façon dont sont conçus les logements sociaux.

Bon, le truc c'est que l'usine, elle est quand même construite de la même façon que toujours: un vaste bâtiment rectangulaire (2 minutes et 37 secondes pour aller d'un bout à l'autre, d'un pas alerte). Des murs en bardage métallique (avec de l'isolant dedans qu'il paraît). Un toit en métal.

Et deux fenêtres, pour tout le bâtiment (soit 2 m² d'ouvertures, à la louche).

Le toit métallique, c'est vraiment le top. Je ne suis pas architecte (et encore moins couvreur ou maçon)  mais j'imagine aisément les avantages d'un toit en métal : aussi léger et rapide à poser que le bardage qui enveloppe le bâtiment.

Il y a quand même des trappes, ouvrantes, sur le toit. Pour l'évacuation des fumées en cas d'incendie. Heureusement je ne les ai jamais vues ouvertes.

Velux a fait d'immenses progrès avec ses lucarnes fenêtres de toit, mais les fenêtres de toit des usines, elles, elles ne s'ouvrent pas.

Alors j'ai fait une équation pour mon pote informaticien :

métal + verre + soleil estival + températures nettement au-dessus des normales saisonnières  = P....n on crève de chaud ! Non, non ! L'effet de serre n'est pas un mythe.

Donc, dans l'usine où je bosse, il a fait effet de serre tout l'été. Et nous avons drôlement eu chaud. Et nous avons descendu des litres et des litres de flotte. En provenance des fontaines à eau disséminées dans l'atelier.

Mais pendant qu'on faisait la queue aux fontaines à eau (pas celle de Constipette, heureusement), on était vachement moins productifs...

Or avec l'arrêt de chaîne, la baisse de la productivité c'est le cauchemar de l'actionnaire. Pauvre petit, il se remet à peine de sa grande frousse de 2008, manquerait plus que les petites mains qu'il emploie lui écornent ses dividendes alors que la reprise est là (1).

La parade face à cette canicule programmée ?

Ouvrir les fenêtres ? Non, il n'y en a pas.

Ouvrir les trappes de toit ? Non, elles ne s'ouvrent pas. Ou la commande a dû être égarée. Ou ça doit déclencher une alarme, alors je te dis pas le bordel et le manque de productivité encore.

Activer une ventilation ? Non.

Nous faire embaucher une heure et demi plus tôt ? Oui !

Et là, dès le premier jour de l'embauche matutinale, alors que personne ne croyait cela possible, on a découvert que le bâtiment est thermiquement isolé. On ne sait pas comment, mais oui, il l'est : chaque matin on sent encore la chaleur de la veille... Elle entre, la chaleur. Mais elle ne ressort pas. Tout l'inverse des migrants, quoi.

Embaucher à 6 heures, ça veut dire pour certains : se lever à quatre heures. Donc se coucher à vingt heures. Tous les jours sauf le week-end (même Dieu s'est reposé à la fin de la semaine).

Bon, c'est pas grave, on est des hommes ouvriers. Et tant pis si cet été, comme tous les étés – car ça se répète chaque été cette histoire -  on a pas vu grand monde à part les collègues de boulot.

Évidemment personne ne se couche à vingt heures, il n'y a pas un quart de l'usine capable de tenir ce rythme. Faut croire que, même si, dans l'ordre de préséance, le travail passe avant la famille (et bien avant la patrie), il y en a qui y tiennent quand même beaucoup (à leur famille).

Jouxtant nos immenses ateliers, se trouvent les bureaux d'étude de l'usine. Les filles et les gars qui y bossent embauchent, eux, à leurs horaires habituels.

Ah ben oui c'est normal, ils ont des bureaux climatisés.

De plus, les process sont rodés depuis belle lurette. Plus la peine de venir constater auprès de nous, les tâcherons, que oui, en fait ça merde depuis belle lurette aussi toujours aux mêmes étapes de fabrication, que ça serait pas mal s'ils pensaient à corriger les plans envoyés aux machines numériques, histoire que nous, ouvriers, on perde moins de temps à retoucher les pièces pour sortir un produit propre.

Je savais bien que j'aurais dû faire des études au lieu de jouer au con quand j'étais jeune.

Mais bon, je n'ai pas fait d'études, alors ça m'apprendra .



1 : oui, oui, personne ne daignera en informer le petit peuple, mais la reprise économique est là. Demandez aux prestataires de services du luxe si ils ne sont tous en train de revenir, leurs clients.

Disparates

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